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Le maire français au cœur du changement social

"Le maire français au cœur du changement social"

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(Intervention Christian Le Bart, Professeur de science politique, Sciences Po Rennes lors de l'Assemblée générale de l'Aric 2018)

Le monde des élus a considérablement changé depuis quelques décennies : décentralisation, révolution intercommunale, crise des finances locales… Chacun a en tête ces bouleversements internes au monde municipal. Mais il convient aussi d’évoquer des mutations sociétales plus larges qui remettent en cause les façons de faire des notables de jadis : nouvelles technologies, nouvelles formes de management, nouvelles mobilités, et plus fondamentalement encore nouveau rapport au territoire communal.

La société française a connu ces dernières décennies des changements démographiques qui, dans un contexte de décentralisation devenue synonyme de compétition sévère entre les territoires, ont creusé les inégalités entre territoires riches et territoires pauvres. Périurbanisation, mutation de la France rurale du fait de l’arrivée des néo-ruraux,  gentrification des centres-villes des métropoles… La sociologie du territoire s’est considérablement complexifiée, sur fond de mobilité accrue des populations, et pas seulement les jeunes diplômés. Il en résulte un attachement au territoire de plus en plus aléatoire. A l’heure des réseaux sociaux, la mobilité géographique est encouragée, la sédentarité volontiers moquée. Quelle citoyenneté locale dans ces conditions ? La commune n’est plus cet évident territoire de proximité qu’elle a longtemps été. Elle ne constitue l’échelon fondamental des pratiques sociales que pour une partie de la population. D’où la nécessité d’un travail politique pour intégrer localement des individus qui peuvent par ailleurs être parfaitement intégrés socialement mais à d’autres échelles et selon un rapport autre au territoire.

Le rôle d’élu, dans ces conditions, a lui aussi beaucoup changé. Le vieux notable paternaliste, souvent clientéliste, très attaché à sa fonction, dévoué corps et âme, appartient au passé. Les élus d’aujourd’hui acceptent de donner de leur temps mais ils envisagent le mandat avec davantage de recul : ne pas sacrifier sa vie professionnelle et sa vie familiale, évaluer la balance des gratifications et des charges, voilà qui n’est plus tabou. Certains élus « s’éclatent » dans leur rôle, s’y épanouissent, d’autres sont déçus, le font savoir, démissionnent. A l’heure des précarités et des mobilités de toutes sortes (professionnelles, familiales…), s’engager pour 6 ans peut apparaître un pari bien audacieux ! Les femmes ont sans doute particulièrement contribué à cette redéfinition du rôle d’élu. Elles ont su, parité oblige, se mobiliser contre les formes les plus archaïques de domination masculine ou même de différenciation stéréotypée (qui pour s’occuper des fleurs ? pour rédiger le compte-rendu de la réunion ?). Sur-sélectionnées par rapport à leurs homologues masculins, souvent surinvesties, elles ont directement contribué à ringardiser le vieux modèle notabiliaire. Coïncidence historique ? La réforme de la parité est contemporaine de la montée en puissance de la démocratie participative qui impose des formes plus horizontales de gouvernance : le maire se doit de consulter, de discuter, chaque processus décisionnel doit donner lieu à échange. L’autorité du maire, adossée au suffrage universel et à l’Etat, ne saurait empêcher cette ouverture du jeu décisionnel. D’où un paradoxe : les citoyens, de plus en plus insaisissables car mobiles et très inégalement territorialisés, sont en même temps de plus en plus demandeurs d’échanges et porteurs d’exigences standardisées. 

Les maires sont souvent pris entre des exigences contradictoires : faire davantage avec moins de ressources, faire vite tout en consultant, surfer sur les nouvelles technologies tout en demeurant disponibles et physiquement présents, incarner la commune auprès d’individus souvent dubitatifs par rapport aux symboliques républicaines classiques... Les tensions nées, en particulier en milieu rural, de l’élargissement des périmètres intercommunaux, démontre par ailleurs que l’hypothèse d’une recentralisation qui ne dirait pas son nom n’est pas à exclure, ce qui complique encore la donne. Plus que jamais, le maire français est au cœur des contradictions de notre société !
 

Christian Le Bart, Professeur de science politique, Sciences Po Rennes
Auteur récemment de  « Les mots de la vie politique locale » Presses Universitaires du Mirail, 2014 ; « Les émotions du pouvoir : larmes, rires, colères des politiques », A. Colin, 2018

 

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